Féminin

Idéalisme féminin

« La femme est une idée (non une nature) » Roland Barthes dans L’empire des signes

Les femmes sont sexuellement idéalistes !
La manière dont les femmes traitent leur charme et leur beauté est totalement dirigée vers un modèle, une forme idéale, dont la presse et la mode notamment, dictent les règles.

C’est là, à cet endroit qu’il y a méprise, car pour les hommes, le charme, la beauté, c’est du réel, c’est plus cru, c’est dionysiaque en termes esthétiques. Un parfum, une courbe, une couleur, c’est du sexe.

L’intérêt pour une femme exhibant ses jambes en mini jupe, ça n’est pas d’exciter le mâle, mais c’est de coller au plus près à un idéal de beauté, ou pour les plus bigotes d’entre-elles, à une image de la beauté véhiculée par la mode. La femme s’excite toujours elle-même avant d’être excitée par un mâle. Du moins l’homme doit accepter un rôle tiers dans le cycle de la jouissance féminine.
C’est pour cette raison qu’avant de manifester ses envies, l’homme doit d’abord flatter l’exploit comme pour reconnaître la peine que la femme s’est donnée dans ce travail de l’idéal. Hormis un hypothétique accomplissement sexuel fugace, un enfantement, l’homme tire peu de bénéfice de ses louanges, car elles sont sans fin. Que sait-on du dieu de la femme ? Une idée, une structure sans doute, c’est-à-dire une « forme vide » comme l’écrivait parfois Barthes.

Et c’est comme ça qu’elle se sent belle, la femme, en collant à une image, un ailleurs féminin. « Agile et noble, avec sa jambe de statue. » Pour citer Baudelaire
Par conséquent, une femme, une belle femme surtout, est toujours une autre femme. La femme comme toujours Autre, telle que Lacan pouvait l’entendre.

Sa beauté en ce sens n’est pas sauvage, ni abstraite ; elle est sociale puisque la femme ose exposer cette quête d’idéal en public. La rivalité entre toutes les femmes, s’il en est une, se situe sur ce terrain de la performance, c’est leur sport. Les hommes suivent le sport, pauvres bougres, quand les femmes en font toujours.
Et à ce jeu, l’homme pour elles n’est juste qu’un indice ou au mieux l’arbitre de leur réussite. Avant de jouir les femmes se pensent jouir. Est-ce ainsi qu’il faut entendre la formule de Lacan dans L’angoisse ? « La jouissance de la femme est en elle-même et ne se conjoint pas à l’Autre. »

Il y a donc une disjonction entre la manière dont les femmes vivent leur charme et la manière dont les hommes le perçoivent.
Là, où il y a du sexe pour eux, dans un corsage, une paire de jambe ou encore chez Baudelaire “une main fastueuse”, ne se réalise en fait pour elles, qu’une quête naïve vers l’idéal de beauté. Donc, mettre sa main dans un décolleté ou dans une jupe, messieurs, même si ça fait envie, ça n’est rien comprendre à la spiritualité féminine. Quand elles sont sexy ça n’est pas pour vous, mais pour leur dieu féminin qu’elles honorent à coup de maquillage, de parfum et autres artifices. C’est en ce sens qu’il faut comprendre la démarche des femmes dites « libérées » ou encore des féministes qui accordent pourtant toujours autant de crédits à la cosmétique. Elles le doivent malgré tout, au risque du paradoxe. Être libre revient à s’aliéner alors, à un ordre supérieur, une différence cruciale.

Pourtant plus la femme tend vers son idéal, plus les hommes la perçoivent comme un bien de consommation, c’est le paradoxe de la bimbo. Cet idéal est un véritable miroir aux alouettes qui laisse croire aux femmes (les plus naïves d’entre-elles certainement), que leur sexualité est l’unique voie pour atteindre l’absolu féminin, mais c’est sans compter que ce moyen (le sex appeal) est aussi celui qui stimule les hommes, celui par lequel ceux-là (tout aussi naïfs d’ailleurs), croient parvenir à leurs fins.
La nudité d’une épaule (Ingres), la rondeur d’un genoux (Rohmer), le bout de chair dont parlait Barthes, sont source de bien des malentendus, car non messieurs ! Ces dames ne sont pas à consommer, ou du moins pas comme vous vous en persuadez. Les peintres l’avaient compris lorsqu’ils associaient la femme et la représentation de l’idéalité. Pour eux, il n’y a pas mieux que ce corps pour rendre visible cela. D’où la difficulté toujours de démêler la misogynie du culte, le mépris de l’amour fou, face à l’impossible. C’est le stade Baudelairien de la féminité ; Baudelaire, poète tout aussi éperdu que cruel envers les femmes.

Photogramme – Le Mépris de J.L Godard

Une rencontre sous l’ordre du charme est donc toujours un malentendu. Quand l’homme croit séduire le sexe féminin, la femme, elle, valide une performance esthétique et sociale.
Et réciproquement, quand la femme se sent séduite, c’est pour autre chose que ce qu’elle désire elle-même, autre chose que cette image idéale qui fait son œuvre. “L’amour c’est donner ce qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas.” selon les termes de Lacan.
Comme sous l’ancien régime, quand les femmes sont au théâtre, les hommes chassent. Ce constat fait, il est à craindre que la femme ne jouisse pas pour les mêmes raisons que l’homme. Autrement dit, c’est sur ce malentendu que se fait le pari d’une entente amoureuse.


Foulards

Si le foulard est un choix comme semble le reconnaître la plupart des femmes qui le porte en France, il se fait au détriment du contexte. Même s’il est difficile de prouver que la France et l’Europe ne sont pas le contexte du foulard sans faire un peu d’histoire, et la coutume est de tordre l’histoire comme du bois vert, il suffit en revanche de s’en remettre à la valeur statistique du foulard en France pour y voir plus clair. Il en ressort manifestement que le port du foulard musulman n’y est pas majoritaire, loin s’en faut. Le foulard vaut à peine plus qu’une figure sur un fond. Trop important pour être marginal et trop marginal pour être majoritaire, le foulard est souvent désigné par la presse comme un signe minoritaire. Et la minorité a son importance en politique. À ce titre, l’exotisme musulman n’est pas nouveau en France. Il a toujours servi depuis le XIXème siècle au moins, de faire-valoir à l’identité culturelle française. Le musulman est ce dehors dont l’histoire de France n’a jamais pu se passer pour constituer son dedans. La guerre contre l’empire arabe au VIIIème siècle n’était qu’un prélude à cette tension dialectique, aujourd’hui assurée par les banlieues.
Si la question du foulard revient sans cesse dans les débats comme un traumatisme que la société française ne parvient jamais à surmonter, c’est pour des raisons d’abord politiques plus que pour des problèmes de mœurs. Quand le foulard se distingue dialectiquement d’un contexte c’est parce que le contexte ici est une manière de désigner la majorité. La question politique que suscite le foulard tient surtout au caractère ambiguë des termes en jeu. Que sont le foulard et son contexte et que nous enseigne le rapport fond/figure à ce sujet ? Cette question invite à faire une première observation. Si le contexte est majoritaire, il n’est pas unique pour autant, et symétriquement, bien que minoritaire le foulard n’est pas moins équivoque. De ces deux paradoxes mis face à face, il faut tirer une certaine méthode d’analyse.
D’un point de vue stylistique, le port du foulard montre peu d’homogénéité. Entre les femmes qui le portent autour de la tête, sur la tête, sur le visage, sur la bouche, autour du visage, autour du cou, sur le front, avec un nœud ou sans nœud, avec des perles ou des motifs, ou bien uni, noir,… Il semble à l’examen que le phénomène du foulard se manifeste diversement. Toutes ces nuances sont la preuve que le foulard est autant l’expression d’une fantaisie individuelle que d’un mouvement collectif et communautaire. Du moins, peut-on formuler l’hypothèse qu’une marge d’expression libre et individuelle a pu se développer dans le champ social, sur les restes d’une transcendance persistant comme un vague horizon lointain. Les femmes musulmanes témoignent d’ailleurs, qu’il y a plusieurs foulards comme il y a plusieurs manières de le porter. Si le foulard n’a rien d’un uniforme et s’il est un mode d’expression parmi d’autres, n’est-il pas dans ce cas à considérer d’abord comme un signe, un de plus qui fait le jeu d’une manière ou d’une autre de l’idéologie capitaliste ? Il faut en effet reconnaître ici ce principe qui donne libre cours à l’individu dans le champ des signes. Foulard, iphone, Adidas, tels sont les accessoires de la jeune femme des quartiers populaires. Comme si le signifiant vestimentaire contentait l’individu et comme si en retour le signifiant individu rendait des comptes au sujet. Bien que cette chaîne de signifiant ne soit pas une garantie, l’esthétique minoritaire à de l’avenir dans nos sociétés capitalistes.
Dans cette « mascarade » que la France a notamment tendance à prendre trop au sérieux, la communauté n’est qu’un prétexte pour que s’épanouissent des choix individuels comme c’est la règle d’ailleurs dans le monde occidental. « Choisis ton métier, ta religion ! – sois créatif ! –  » tels sont les mots d’ordre. D’ailleurs les femmes musulmanes profitent généralement de tout, des marques de sport, de la mode haut de gamme ou des pacotilles comme du foulard. Mais encore, des téléphones portables, du maquillage, des bijoux, bref elles n’en sont pas à un gadget près, et le foulard avec… N’est-ce pas un des principes du discours que d’être incohérent, versatile, délirant ? Quoi qu’il en soit, dans cette lutte des signes, le contexte et ses effets sont hors-jeu. En effet, il n’y a pas de fond sur lequel luttent ces figures. Un foulard, un t-shirt, un piercing, tout se vaut, selon le principe de tolérance en vigueur dans nos démocraties. Chacun est à même de choisir ses accessoires comme de choisir sa religion. La conversion est un effet de l’époque qui se substitue au baptême de principe tant que croire est une question de signe. C’est donc de la conviction dont témoigne le signe du foulard plutôt qu’une appartenance communautaire. Croire que l’on croit et faire croire que l’on croit, indique avant tout que rien n’est sûr. Or cette incertitude qui se présente visage masqué n’est pas une pure perte.
En fait les signes de l’Islam en France témoignent d’une incertitude qui profite au narcissisme et au culte de l’individu. Le signe cache toujours quelque chose autant qu’il ne montre, et le signe du foulard certainement plus d’une. Comprendre le signe, c’est donc le situer dans un champ de forces qui pose les conditions de son intelligibilité. Comme l’astronome, le risque est de se contenter d’observer seulement le croissant de lune, sans voir le cercle, puis la sphère, puis tout le système. Les signes les plus manifestes ont leurs angles morts, et ce sont ceux-là mêmes qui font l’effet d’un symptôme dans le champ sociale.

Dès lors comment expliquer une telle défiance en France, pour un signe de si peu de consistance ? Faut-il y voir une réaction plus essentielle que la peur du religieux ou la peur du jeune ? Dans le cas du foulard, le scandale est moins une affaire de valeur que de politique dans la mesure où lorsque la France réagit contre le foulard, c’est pour constater une inexorable aliénation. Peu importe le tissus et sa forme, le foulard est d’abord le symptôme d’une frayeur. Celle de la dépendance de la nation à l’altérité, à la figure de l’autre que le maghrébin avec ou sans foulard a toujours bon dos d’assurer. Il est vrai que le foulard sert de marche-pied à une politique qui peine depuis la fin des grandes guerres à constituer un nous. Le signe du foulard n’est pas seulement l’autre, mais l’autre comme condition de soi. Telles sont les raisons profondes qui sous-tendent l’esclandre.
À ce jeu de signes intenses, c’est le contexte qui perd au change. Le paradigme du tableau classique où la figure se détache du fond comme un St François de Giotto, n’est plus représentatif de la société contemporaine qui préfère démultiplier les figures. L’époque est à la saturation de l’espace public d’une multiplicité de signes. Le modèle multiculturel des démocraties libérales rappelle les villes d’Inde où cohabitent tant bien que mal tous les contrastes. La peinture classique laisse place au tapis d’Agra.

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