Matériaux pour une définition du modèle

Le concept d’industrie ne repose pas sur celui de l’art traditionnel qui se définit par le rapport du modèle à la copie, mais plutôt sur un rapport où l’enjeu n’est plus le référent. C’est dans ces conditions que le modèle et l’objet tendent à se confondre en une seule et même chose, comme une cause et sa fin.

Le projet industriel est deux fois mondial. D’abord parce qu’il couvre comme aucun autre empire toute la surface du globe, ensuite parce qu’il s’impose à tous de manière symbolique comme une norme économique. S’il y a une chose à laquelle l’acteur industriel voue un culte, ce n’est pas tant le capital, que le flux continue, celui du circuit ininterrompu. En ce sens, l’industrie définit un ordre et c’est dans les termes d’une politique souveraine qu’elle s’institue dans le présent. Dés lors, il ne saurait y avoir de modernité sans monde ; il y a mondernité. L’ingénieur en perfectionnant ses machines à des fins de productivité a largement participé à l’établissement de cette souveraineté. C’est le moment aussi où le design sous l’effet de cette souveraineté ne répond plus seulement à des usages, ni à des nécessités, mais crée de « nouveaux besoins ».

Pourtant le modèle n’est pas seulement infrastructure, il se rend visible et palpable de manière esthétique. À ce titre, l’utilisation des surfaces lisses et transparentes, des matériaux de synthèse et des alliages dans les produits industriels pose question quand le modèle semble si bien s’y dévoiler. Il s’y dévoile sur un mode métaphorique, du moins pas comme tel, mais plutôt comme il pourrait être s’il était un objet ou pour mieux dire, il s’y dévoile par coïncidence.
L’esthétique du modèle apparaît comme séparé du modèle lui-même, dans la mesure où fondamentalement rien ne prédestine le modèle au verre, au plastique, ni aux alliages. Il n’y pas de nature du modèle. L’industrie relève plutôt de la loi du signe ; à savoir un rapport arbitraire et abstrait entre les agents de la production. Le fonctionnalisme est tout aussi immotivé qu’efficace dans les agencements qu’il emploie. La chaise tubulaire n’est pas plus performante qu’une chaise à pieds, si ce n’est dans le système de signes que Breuer, Mart Stam et Rohe ont par exemple développé. Les vertus du plan libre en architecture sont indiscutables, si et seulement si le mode de vie des hommes et des objets s’y conforme.
Donald Judd est l’artiste qui a déconstruit la réalité du produit industriel. Son art est tout aussi minimaliste qu’éloquent tant il développe des nuances, des variations élaborant une rhétorique qui met sans cesse en travail les rapports du produit au modèle et du produit à l’objet. Formidable illusion de saisir le premier quand le second ou le 3ème nous échappe.

Donald Judd works

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