Ni Dieu, ni Maître

« L’homme ne sort de la solitude insupportable qu’au moment où le visage d’un de ses semblables émerge du vide de tout le reste. »

G. Bataille « Le masque », Œuvres complètes, Écrits posthumes.

Pire que l’esclavage peut-être, c’est la névrose sociale.
Au moins l’esclave peut identifier son maître, parce qu’il sait pour qui il travaille, l’esclave. Aussi il est rarement seul car il y a un peuple des esclaves. Aujourd’hui émerge une certitude qui se renforce en chacun, celle de ne s’en prendre qu’à soi-même. Un trait contemporain est que la révolte ne suffit plus à sortir de sa condition parce qu’on ne sait pas contre qui se révolter. À part son propre procès, quelle action est-il possible de mener ? Quelle marge de manœuvre nous reste-t-il, à nous contemporains quand le sur-moi dont parlait Freud fait le jeu de l’individualisme. Les conséquences sont tout aussi marquantes sur la personne, névroses, psychoses, suicides, que sur la collectivité, racisme, nihilisme… J. Habermas dans La technique et la science comme idéologie écrivait en ce sens : « La marque psycho-sociologique de l’époque se concrétise moins par la personnalité autoritaire que par une déstructuration du surmoi. »
À défaut de se détruire soi-même, on ne supporte plus ceux qu’on aime et c’est le moindre mal. L’émancipation économique des femmes expliquerait la hausse des divorces depuis des décennies, ½ couple paraît-il, n’est-ce pas plutôt la conséquence de cette guerre d’usure dont souffre l’individu contemporain qui en est la cause ? Pire les crimes familiaux très répandus aux États-Unis et de plus en fréquents dans le reste de l’occident s’expliquent certainement par l’isolement qui menace chaque individu. Il est possible aujourd’hui de faire le bilan anthropologique de ce pari politique et social, d’un modèle de vie moderne construit à l’écart du principe communautaire déterminé par la religion et l’existence de Dieu.

Le bien public dont l’État est le garant, trouble davantage la situation. Ce bien public qui n’appartient à personne contrairement aux cultures archaïques dont les biens de ce monde appartenaient au moins à Dieu, rend le rapport à l’autorité, incertain. La modernité politique a inventé un grand Autre ‘ce monstre froid’ dont parlait Nietzsche à propos de l’État. L’hypothèse est que l’adhésion de l’État au fonctionnalisme le plus radical parfois, en matière de design et d’architecture ne tient pas seulement aux seules raisons économiques. Il y a des raisons esthétiques qui lient aussi l’État et le fonctionnel. La distance du bien public avec son public est un des effets de l’abstraction moderne de l’État. L’éducation scolaire a beau y faire mais la chose publique, aussi belle soit-elle, agit comme un repoussoir. On blâme souvent la petite délinquance de s’en prendre aux biens publics et notamment au mobilier urbain sans comprendre l’action fondamentale qui s’y joue. Car il faut observer que ces actes délictueux, surfaces rayées, vitrines brisées, casses, correspondent à une réaction pulsionnelle à la hauteur de l’abstraction formidable de la proposition étatique. L’État s’incarne dans l’espace public de telle manière qu’il provoque rejet et répugnance. Même les œuvres issues du 1% artistique peinent à séduire. Reconnaitre la chose publique et apprécier les choses de l’État est un effort contre nature, ses biens ne sont pas aussi enchanteurs que le seraient ceux d’un Dieu, car Dieu est un tout. Dieu, celui des chrétiens tout du moins, est inclusif tandis que l’état est exclusif, car il n’existe que dans la différence avec un autre, dans la limite des frontières. Le divin crée une généalogie à laquelle participent tous les hommes. Le spleen comme affect de l’individu, de la solitude, n’est pas un symptôme mais plutôt un gage de survie durant la formation de l’état moderne. Parce que l’état est irrémédiablement abstrait. Déréliction, rien n’appartient à l’individu et en même temps l’individu n’appartient à rien… Mais en quoi l’état est-il plus abstrait que Dieu ?
En fait, Dieu n’est ni concret, ni abstrait étant donné qu’il est tout. Il est à la fois l’idée suprême et le vivant qui s’incarne dans le sensible.
En revanche, l’état n’a de cesse d’instrumentaliser le monde pour se réaliser. Il eut un temps besoin de la nation et de sa forme impérialiste pour sortir d’une abstraction sans prise avec le réel.
Il fallut aussi certainement la pleine et entière réalité de la guerre pour faire dire à Hegel que Napoléon incarnait “l’esprit du monde”.
Mais cette eschatologie de la nation dans les armes et le sang, ne fait que prouver l’abstraction invétérée de l’état. Il suffit de voir la carte de l’Afrique et le dessin de ses territoires pour comprendre que l’état/nation se nourrit d’une force abstraite.
Dés lors, l’état demeure lié à une abstraction constitutive qui prendra dans son histoire moderne plusieurs formes. L’abstrait se concrétise parfois dans l’histoire politique. Le concret est en effet une fin pour le pouvoir et pour le contre-pouvoir, c’est-à-dire la révolte. Les deux trouvent par exemple leur pleine expression dans l’image du maître, du chef.

La mythologie fasciste renvoie également à une autre séquence dans la réalisation de l’état. Elle propage un pathos reposant sur l’image d’un maître suprême, concrétion d’une autorité partagée par la figure du simple patriarche comme celle du grand patron. Les hommes de visage, ceux-là mêmes que saisit l’objectif d’August Sander, comme les hommes aux chiens notamment qui sont autant de signes anthropologiques constituant cette autorité.

image
Les Hommes du XXe siècle – August Sander
image
Hommes aux chiens – August Sander


Mais cette croyance moderne en un chef, un seul, n’a jamais absolument servi le modèle étatique, elle en révèle même une faille puisque le culte de la personnalité a souvent montré ses limites. Ce culte du chef a bien des fois fait basculer l’état moderne dans une forme d’archaïsme si l’on compte le caractère cruel de leur action et le caractère sacrificiel de leur fin tragique. Dés lors l’ombre du sacré plane sur les états modernes au point d’embarrasser le cours de l’histoire. On n’oubliera pas les images de Mussolini et de sa maîtresse pendus sur une place de Milan aux derniers jours de la 2ème guerre comme les sacrifiés d’un rituel tribal, leur corps disloqué, leur visage tuméfié. Visage du despote rendu à son abstraction originelle — trou noir / mur blanc — comme l’écrivait Deleuze. Une fois encore et plus récemment dans les États arabes, on a vu Kadhafi et Saddam Hussein finir comme le Duce. En somme la tentative moderne de donner un sens esthétique à l’État (pathos fasciste – culte de la personnalité) s’est finalement soldée par un soubresaut d’horreur comme si une force abstraite ramenait toujours l’État à un ordre initial déterminé à condamner toute personnification, à écarter tout visage. Par conséquent, le visage ne fait pas le tyran parce que le véritable pouvoir de l’État est abstrait. Le culte de la personnalité est un excès d’hubris qui se paie si cher dans l’histoire politique qu’il faut s’interroger sur le visage du tyran, l’apparence et l’expression du pouvoir. Un excès qui cache en fait une faiblesse politique au regard de la force théologique qui semble s’exercer à travers l’État.

Après l’échec du maître, un nouvel ordre prend donc le relai et il se réalise notamment dans le monde d’aujourd’hui grâce à la technique numérique. Ses règles ne sauraient absolument ajourner le maître mais seulement sa personnification, voire sa volonté d’incarnation. D’une certaine manière, du maître nous sommes passés à la maîtrise, c’est-à-dire une diffusion massive de l’esthétique du maître, et il faut bien constater que la question du visage est au centre de ce retournement. Loin de disparaître, de se dissiper, le visage a transposé tous les attributs du chef moderne directement sur les masses. Le chef a fécondé chaque anonyme et en ceci que chacun possède dorénavant un visage.
La pop culture, version cool du fascisme, n’a fait qu’encourager cette prévalence du visage. C’est à elle sans doute que l’on doit notre désir de posséder un visage. Plus fondamental encore que le fameux ¼ d’heure de célébrité de Warhol, le droit au visage marque notre monde contemporain. Or le projet Facebook s’est appuyé sur ce droit pour implanter son dispositif, ne faisant qu’un pas de l’autorité à l’auteur. Aujourd’hui chacun se voit le droit d’associer un visage à l’exercice de sa subjectivité.

Difficile d’opposer à G. Deleuze et à sa formidable machine abstraite des visages, l’expérience du célèbre docteur Sacks et de son Homme qui prenait sa femme pour un chapeau. Pourtant entre le philosophe Nietzschéen et le neurologue pop star il ne faudrait rien négliger. Le Dr P. suivi par le Dr Sacks apporte un témoignage décisif sur la distinction à faire entre le visage et l’abstraction. Le Dr P., musicien de son métier perçoit correctement les formes abstraites (géométrie, couleurs) ainsi que tous les sons, mais il ne voit plus les visages. À peine les remplace-t-il par autre chose, soit un chapeau (d’où le titre) sinon rien, le vide… Plus de visage donc dans les catégories du pauvre Dr P.
Or l’importance de cette anecdote d’Oliver Sacks tient davantage à ce qu’elle cerne l’abstraction, comme l’exact opposé du visage. Le témoignage de d’O. Sacks a ceci de paradoxal que l’abstraction est pour ainsi dire plus ‘habitée’ que les visages eux-mêmes dans le cas du Dr P., comme dans un tableau de Magritte où la géométrie et les signes sont plus présents que les visages. En conclusion, il semble que dans cette célèbre expérience neurologique, le visage est autre chose qu’une forme abstraite et que cette autre chose, ce supplément autrement dit, en fait toute son essence.

Par conséquent, il faut se demander dans quelle mesure il pourrait y avoir un visage despotique, parce que le despostisme et le pouvoir absolu s’il en est, sont abstraits, comme les rois d’Asie (Chines, Japon…) d’ailleurs semblaient l’avoir compris. Le despotisme est ce que le regard ne pourrait soutenir. Si « Le visage est une politique » comme l’écrivit Deleuze, c’est en tant qu’il se laisse finalement gagner par l’abstraction ou son contraire c’est-à-dire la figure révolutionnaire. Abstraction de l’État moderne, figure de la révolte. Le masque abstrait est un masque de guerrier, de sorcier, de théâtre, masque des japonnais (chez Barthes), masque chirurgical (stars). Par le dépassement du visage, les masques manifestent la souveraineté du pouvoir en l’occurence celui de l’état moderne. Dans le Testament du Dr Mabuse, le charisme de ce dernier est à son comble quand il est absent de la scène. Quand sa présence est voilée, juste suggérée. Plus encore que son regard de fou et son pathos expressionniste, c’est par sa voix que son autorité est à son comble, quand il ordonne ses assassinats dans la salle vide. Redoutable dispositif inventé par F. Lang qui se passe du visage pour rendre compte du plus terrible des pouvoirs du XXème siècle.

Il est indéniable qu’en s’opposant exactement, le visage et l’abstraction, le visage et le cube comme l’écrivit Didi-Huberman à propos de Giacometti, entretiennent un rapport plus ténu, voire même une certaine intimité. En terme dialectique d’ailleurs rien ne serait plus juste. Comment Giacometti aurait pu échapper à ce paradoxe en tentant de saisir le visage sous toutes ses facettes ? Lui qui répudiait pourtant l’abstrait. Il est notable qu’il n’y a pas de trou noir / mur blanc sur Le cube de Giacometti. C’est la compacité ici qui fait la machine à visage. Dans son livre, Didi-Huberman rapporte les paroles du maître à propos de la difficulté de représenter un visage : « Tout devient discontinue. Le fait est là. Je n’arrive plus à saisir l’ensemble. Trop d’étages ! Trop de niveau ! ». Dans ce témoignage, ce qui conduit alors Giacometti à l’abstraction, c’est l’impossibilité de saisir le visage en tant que totalité. Abstraction par dépit, mais abstraction tout de même. Tout porte à croire que lorsque O.Sacks (et son Dr P.), G.Deleuze et Didi-Huberman (pour le compte de Giacometti) confrontent le visage à l’abstraction, ils le font en des termes différents.

Ces différents points de vue relativement contemporains, celui du neurologue, du philosophe et de l’historien d’art laissent penser que le visage obéit sans doute à un autre régime d’apparence que celui du monde qui nous entoure, c’est-à-dire celui des objets, des autres êtres vivants, etc. Si le visage est un bloc vide ou massif comme le représentait Giacometti ou un creux, un invisible comme en témoignait le Dr P., c’est peut-être avant tout parce que le visage n’est pas concerné par la sémiotique. Le visage est un événement qui ne se soumet pas si facilement à l’ordre des signes. À peine est-il trou noir / mur blanc. Le syndrôme du Dr P. chez Sacks fait la démonstration que tout un monde échappe à la loi des signes. Les visages que le Dr P. ne voient pas, il les remplace par des signes (son, musique, géométrie…), comblant le vide de son symptôme.
Or le visage qui ne pourrait se laisser saisir par les signes, c’est l’éthique de Levinas qui en rend compte. « La relation avec le visage peut certes être dominée par la perception, mais ce qui est spécifiquement visage, c’est ce qui ne s’y réduit pas. » Entretien E. Levinas. D’où l’inconfort de prétendre à une sémiotique du visage. D’où la question du visage dans la politique. Car aucun visage sinon masqué ne pourrait assurer une représentation, ni même signifier le pouvoir politique. Et en ce sens, la visagéité est ce qui déborde sans cesse et tragiquement l’abstraction du pouvoir, les forces de l’État en l’occurrence.

Haut