Plus smart que mon smartphone !

Le téléphone portable ou le smartphone plus particulièrement, est sujet à un véritable paradoxe, car si le smartphone facilite la communication à distance, il donne aussi son coup de grâce à la transmission orale, c’est-à-dire celle qui se joue de proche en proche, en nature. Parfois notre quotidien ressemble à un jeu télévisé, comme Le Millionaire où le candidat peut passer un coup de téléphone pour trouver une réponse. La distance est devenue notre plus sûr allié.
En observant une soirée entre amis ou une réunion de travail, on remarque qu’il n’est pas rare de solliciter régulièrement l’avis de Wikipédia ou d’un quelconque site spécialisé pour vérifier l’avis d’untel ou les décisions d’un autre. Souvent même sous son nez, “hé bien on va vérifier!” Le pouce toujours prêt à “slider” sur l’écran.

Tout le monde a pris conscience que la possibilité de vérifier tout azimut, révolutionne notre rapport au savoir. Aujourd’hui les médecins n’ont plus le monopole de la médecine, le garagiste n’est plus maître de ses embrouilles, tout se vérifiant et se contre vérifiant. Nous sommes dans l’ère de l’expertise généralisée. Les profs c’est terminé !
Ce qui ressort de cette situation de manière problématique, c’est bien la parole, l’oralité. Elles ont tout simplement perdu de leur substance et de leur sens. À l’époque où la manipulation de l’information n’est plus un secret pour personne, il est devenu difficile de persuader par des moyens rhétoriques traditionnels ; chacun se sachant dupe dans la société du spectacle. Or la tendance s’est renforcée dans le monde numérique car dorénavant chacun peut contrôler la parole de l’autre. La société du spectacle n’attendait plus que l’avènement des techniques numériques pour se réaliser en société de contrôle. Les technologies numériques ont démocratisé le contrôle au point que la démocratie lui est dorénavant indissociable. Dés lors, il est facile de fantasmer sur la stasi qui repose sur un modèle centralisé grossier, alors qu’on incube ses méthodes en chacun de nous à dose homéopathique.

À ces petits jeux numériques qui occupent notre quotidien, n’importe qui peut être mis à distance et à tout moment, comme disqualifié. La présence des corps est à tout moment susceptible d’être projeté par le verdict d’un smartphone. Chacun peut se voir discrédité par l’appareil, un peu comme ces jeunes gens qui se vannent à tour de bras à la manière de Brice de Nice. L’ironie est un affect contemporain, en ce sens qu’elle profite du doute que dorénavant toute présence nous inspire. Aucune prise avec la réalité des corps n’est garantie, une personne qui me parle n’étant que le pâle avatar de mon mobile. Peut-être n’y a-t-il encore que l’apparence physique, l’enveloppe des corps qui perdure dans les rapports sociaux ?
Mais cette apparence est un masque car lorsque l’on constate que la parole perd du terrain, c’est en fait d’un corps qu’il s’agit, c’est-à-dire d’une parole incarnée par un corps. Dans le spectre phénoménologique par exemple, qu’est-ce qu’un corps sans parole ? Sans la parole singulière qui le détermine ?

D’un certain point de vue, il n’y a pas plus ennuyeux aujourd’hui que les discussions de connaissances générales, la moindre allusion étant maintenant vérifi(able)ée sur Wikipédia.
C’est un peu comme les souvenirs de guerre que racontaient les vieux. Si tout le monde fuyait les vieux après la guerre, car trop ennuyeux sans doute, ou jugeant leur parole inutile, c’est parce que comme le disait Walter Benjamin, le cours de l’expérience a baissé. Déjà à l’époque (années 30) Benjamin avait perçu les conséquences d’un média comme la presse imprimée sur l’expérience.
Il signifiait que l’expérience se désincarnait et qu’elle s’abandonnait sous l’emprise de la presse à une diffusion à la fois écrasante et dévalorisante. Conséquence : discrédit total des aînés. Ce discrédit aujourd’hui s’est propagé partout, sur toutes les couches de la société, mais surtout celle de l’amitié. C’est bien là, dans l’amitié, où la parole circule librement que l’on peut regretter la dévalorisation de l’oralité. Qu’est-ce que parler aujourd’hui à l’âge d’internet, sinon une habitude un peu désuète?
À voir ce qu’en fait facebook, l’amitié est un véritable enjeu d’époque.
Mais à la question : qu’est-ce que l’amitié ? Il en faudra des textes pour y répondre ! En tout cas, l’hypothèse pourrait être celle de Benjamin que son cours est à la baisse.

La présence physique n’est plus un pré-requis à l’échange oral et d’un autre siècle sont les hommes et les femmes qui se réunissent pour parler dans un café ou sur une place. Les technologies numériques conquièrent les distances et de ce fait valorisent les échanges distants.
Je me souviens de ces hommes, vieux maghrébins à la retraite ou au chômage qui discutaient dans ce que le Centre Georges Pompidou à sacrifié depuis au tourisme culturel, c’est-à-dire ce forum, cette grande place ouverte au rez de chaussée sur laquelle tout le monde pouvait circuler librement. Je me souviens d’eux parce que déjà — c’était dans les années 90 — ils apparaissaient incongrus, pourtant tout à leur affaire, le tiercé, les magouilles, la famille que sais-je ? Mais malgré tout anachroniques, décalés, discutant comme sur une place de village dans ce gros paquebot englobant qu’est Beaubourg. Ils semblaient bien fragiles ces bonshommes dans le ventre de cette matrice. Dans L’effet Beaubourg, Baudrillard décrivait déjà le Centre Pompidou comme on décrirait maintenant un ordinateur. Une sorte de grosse machine à produire de l’abstraction, une sorte de monde parallèle qui fonctionne en autonomie. C’est aussi comme cela qu’internet surgit dans nos vies par le biais de tous les appareils imaginables.
Les formes de nos présences luttent contre l’autonomie des modèles numériques et leurs réseaux de diffusion. 

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